Montmirail-les-bains (Vaucluse)

 

Les Polonais de Montmirail

par

Madame Suzanne TROMPETTE 

et Monsieur Gilles GURBIEL

 

Le 1er septembre 1939, sans déclaration de guerre  préalable, les troupes allemandes envahirent la Pologne. Depuis bien des années déjà, les Polonais que l’attitude allemande inquiétait, quittaient leur pays, émigrant vers la France notamment où ils pouvaient trouver du travail dans les mines du Nord, de Lorraine ou d’Alès et dans l’agriculture. Le mouvement s’intensifiait à mesure que la menace allemande se précisait, que les persécutions contre les Juifs devenaient plus nombreuses et plus brutales après Munich. 


               En ce début de septembre, très vite, en quelques jours, ce fut pour la Pologne la déroute complète et le Général Sikorski qui commandait une armée de 250000 hommes, partit avec ce qui restait de ses troupes pour aller continuer la lutte ailleurs. A travers la Hongrie et la Roumanie, difficilement, ils rejoignirent la France, qui, liée à la Pologne par un traité d’assistance réciproque, venait, le 3 septembre en même temps que l’Angleterre, de déclarer la guerre à l’Allemagne. 

En France, les résidents polonais déjà installés dans notre pays et les nouveaux arrivés furent convoqués à Coëtquidan, un recensement effectué en novembre 1939 les évalue à 700000, pour y passer le Conseil de révision. Ils recevaient ensuite leur feuille de route. Ainsi se constitua une armée polonaise de France, encadrée par des officiers français, qu’on envoya aussitôt au front, dans les Vosges, la Meurthe et la Moselle. Un gouvernement polonais se constitua aussi en France sous la présidence du Général Sikorski. Etabli à Angers, il gagna ensuite l’Angleterre. 

Certains de ces appelés à Coëtquidan n’eurent même pas le temps de recevoir leur affectation avant la défaite française de juin 1940. Avec toute l’armée ils reculèrent, reculèrent… sous le feu des bombardiers allemands jusqu’au Pyrénées, à Biarritz où quelques bateaux parvinrent à transporter quelques troupes en Angleterre. Et ce fut l’armistice avec pour conséquence première une France coupée en deux par ce qu'on appela la "ligne de démarcation" avec une partie Nord entièrement occupée par les Allemands et au Sud, une moitié de France un peu plus libre…

Dans cette France dite libre, on rassembla tous ces Polonais, ceux qui avaient déjà combattu et ceux qui n’avaient pas eu le temps de le faire, dans des camps, à Toulouse d’abord puis Marseille et enfin Carpiagne près d’Aubagne. Ils furent démobilisés; ceux qui avaient des papiers d’identité civils et qui, avant leur enrôlement résidaient dans le sud de la France, furent renvoyés chez eux. Les autres furent pris en charge par l’armée qui constitua des régiments de Travailleurs étrangers. Le 14ème Régiment de Travailleurs étrangers fut cantonné à Nîmes au Camp de la Garrigue qui n’était qu’un ensemble de baraquements en bois. 

                    Le parcours des Polonais (G. GURBIEL)

 On forma plusieurs groupes de travailleurs (cinq) le 801,802… qui avaient des effectifs et des compositions variables. Tous furent répartis dans la région pour aider à l’agriculture ou dans les exploitations forestières ou dans les salines…

Le groupe 801 qui comprenait essentiellement des gradés fut dirigé sur Montmirail (commune de gigondas, 84190) et le 802 beaucoup moins important ne comptait que des Travailleurs fut envoyé à Gigondas pour aider au travail de la vigne et logé chez l’habitant dans des locaux réquisitionnés.

        La station thermale de Montmirail (XIXème siècle) Vue septembre 2009, Coll. G. GURBIEL

                Photographie prise au début du siècle, en 1940 l’état de l'établissement était identique

Ce groupe 801 soit 120 personnes, 90 gradés et 30 hommes de troupe, s’installa à partir de février 1941 à Montmirail où l’hôtel de la station thermale fermée depuis longtemps, était encore en bon état, et pouvait les recevoir aisément avec ses 74 chambres meublées où ne manquaient même pas des tapis. Il va sans dire que ces chambres relativement confortables étaient occupées par les officiers, les travailleurs étrangers étant au mieux logés dans les petites chambres du dernier étage. Montmirail n’était pas un camp de prisonniers. Tous ces Polonais pouvaient aller et venir à leur guise dans les alentours immédiats mais ils étaient encadrés par des Français: un commandant (plusieurs se sont succédé) et des surveillants.

La Croix Rouge polonaise (YMAC) également s’occupait d’eux et le cas échéant visitait le camp et prenait les malades en charge. Les hommes de troupe travaillaient, certains à Montmirail même, à la mise en bouteille de  l’eau purgative qui, malgré la fermeture de la station thermale, continuait à être commercialisée et expédiée par la gare de Sarrians-Montmirail. D’autres étaient employés chez des agriculteurs ; il y en avait aussi chez Blay ("Dodo") qui fabriquait des moteurs et des éoliennes. Et d’autres coupaient du bois dans le massif des Dentelles car en cet hiver de 1940-41 particulièrement rigoureux, un peu de chauffage n’était pas superflu et on vit la façade de l’hôtel se hérisser de bouts de tuyaux de poêle débordant des fenêtres… Et il fallait aussi du bois pour la cuisine. 

Au début, c’était la "roulante" de l’armée qui assurait la distribution des repas. On l’avait installée dans une des pergolas (voir photographies ci-dessus)  qui existaient à l’époque devant l’hôtel; plats, marmites, casseroles, gamelles étaient rangés à côté. Ensuite la cuisine fut faite sur place, à l’étage du bâtiment des écuries, la remise, en bas, servant de mess pour les surveillants. Enfin dernière amélioration, une pièce fut aménagée derrière l’hôtel, et attenante au bâtiment pour y cuisiner. 

Quelques hommes de troupe faisaient office de cuisiniers et le palefrenier allait chaque semaine à Avignon avec ses chevaux chercher le ravitaillement nécessaire. Il est certain que comme partout en France, on mangeait beaucoup de rutabagas, de topinambours et de carottes mais la nourriture était correcte. Les gradés, eux, ne travaillaient pas. Certains tout de même le faisaient soit pour s’occuper, soit par plaisir comme cet avocat qui taillait la vigne pour les uns et les autres.

Terrasse de l'hôtel de Montmirail

Les officiers étaient des gens instruits; professeurs, médecins, ingénieurs; presque tous parlaient le français et même plusieurs langues. Il y avait parmi eux un dentiste qui avait installé dans une chambre de l’hôtel un cabinet dentaire rudimentaire. On avait attaché solidement au dos d’une chaise un manche à balai, le balai lui-même en haut était entortillé d’un torchon propre et faisait parfaitement office d’appui tête; un seau servait de crachoir et complétait l’équipement. Et ça marchait… le dentiste avait des clients et soignait ses compatriotes et des Vacqueyrassiens. Il n’y avait guère de distractions à Momtmirail et le plus souvent, surtout le dimanche, tous descendaient à Vacqueyras. 

Il faut imaginer, dans notre village qui ne devait guère compter plus de 700 habitants, cette centaine de militaires, jeunes pour la plupart, déambulant par petits groupes dans les rues, emplissant les cafés, envahissant la salle ou plutôt la remise de cinéma et souhaitant manifestement fraterniser avec la jeunesse du pays. Ils devaient faire sensation et aussi sans doute inquiéter quelques mères de famille...

Ils avaient créé une équipe de football qui disputait des matches amicaux contre le club de Vacqueyras, au stade alors situé à la Calade.Très pieux, ils étaient toujours présents à la messe. Bons musiciens, ils avaient aussi formé une chorale, très appréciée qui chantait à l’église devant une grande assistance. Il leur arrivait aussi de chanter en plein air, sous le porche par exemple et ils étaient vite entourés d’une quantité d’auditeurs. Ils allaient parfois chanter à Sainte Cécile où existait un petit cantonnement de Polonais venus directement de Coëtquidan. Ils assistaient aux soirées et aux spectacles de théâtre que donnaient les jeunes filles du patronage au bénéfice des prisonniers de guerre. 

Ils faisaient leurs courses dans les épiceries du village, se mêlaient à la population et liaient volontiers conversation. 

Pour le 11 novembre 1941, ils assistèrent en grand uniforme et au garde à vous à la commémoration de l’armistice de la guerre de 1914-18 et déposèrent une gerbe de fleurs aux couleurs de leur pays: rouges et blanches, devant le monument aux Morts. Cette attitude, ces manifestations créaient un courant de sympathie en leur faveur et ils étaient souvent reçus dans les familles de Vacqueyrassiens.

Se sentant en confiance, ils parlaient de chez eux, de leurs enfants, montraient des photos: ils étaient avides de toutes les nouvelles relatives à l’évolution de la guerre et venaient écouter les informations. Car pour tous ces officiers, Montmirail ne représentait qu’une étape sur la route de l’Angleterre. Il est vraisemblable qu’un réseau de résistance polonais organisait des départs vers Londres, via l’Espagne. De temps en temps, quelques uns d’entre eux disparaissaient, on ne les voyait plus…

Ces départs n’étaient pas réguliers mais ils étaient fréquents et peu à peu, les rangs de ces officiers (du groupe 801ème G.T.E. groupement travailleurs étrangers) s’éclaircissaient. Un jour, on apprit que quatre candidats à l’évasion, trahis par leur passeur, avaient été tués à la frontière espagnole. Une autre fois, des Vacqueyrassiens amis reçurent une carte d’Irlande… celui-là, au moins avait réussi.

A partir d’août, septembre 1942, des travailleurs étrangers espagnols, ayant fui peut-être le régime de Franco, arrivèrent à Montmirail et le départ des officiers polonais restants s’accéléra. Monsieur Bedoc, propriétaire de l’établissement, qui tolérait la présence d’officiers dans l’hôtel, n’accepta pas que le bâtiment devienne une "caserne" pour des travailleurs étrangers et en dépit des protestations du commandant, tous les occupants durent quitter Montmirail le 12 octobre et furent relogés à Sorgues au camp des Bécassières. 

Deux de ces "expulsés", désignés pour effectuer le nettoyage de l’hôtel, furent cependant ramenés peu après à Vacqueyras. Hébergés chez l’habitant, il leur fallut quatre jours pour venir à bout de leur travail. 

Quelques uns de ces travailleurs étrangers ont épousé des jeunes filles du pays ou des villages voisins. Rendus à la vie civile, la plupart d’entre eux sont restés à Vacqueyras. Les autres Polonais qui ont, un temps, partagé la vie de notre village, ont sans doute regagné la Pologne et, à de rares exceptions près, n’ont pas donné de leurs nouvelles.


D’après les souvenirs de Monsieur GONDRAN, habitant à Vacqueyras, il y avait à la fin de 1942 à Montmirail:

  •  7 officiers polonais
  • 1 prêtre, Mr ADIANECK
  • Mr Vladj NAOUTCK revenu d’Angleterre après  la guerre puis il est reparti (?)
  • Mr Stephen (?)

Montmirail, vue du batiment. Coll. G. GURBIEL Montmirail, vue du batiment. Coll. G. GURBIEL